Jun. 20, 2019

L'Institut National de Biotechnologie du Néguev a pour vocation d'être un pont entre la recherche réalisée à l'Université Ben-Gourion et l'industrie des biotechnologies • Parmi les projets prêts à être commercialisés : la lutte contre le réchauffement climatique par la modification du microbiote des vaches et l'amélioration de la sécurité d'un médicament anticancéreux prometteur

Par Gali Weinreb | Paru sur Globes


NIBN
 Dr Sharon Feierman, Dr Osnat Onn,  Dr Ron Lahav / Photo : Dany Machlis ​


Cela fait déjà une dizaine d'années que fonctionne, à l'insu des médias mais avec des budgets importants, un centre de recherche particulièrement intéressant qui est aussi une entreprise, l'Institut National de Biotechnologie du Néguev, dont la vocation est de constituer un pont entre la recherche en biotechnologie réalisée à l'université Ben Gourion et les industries pharmaceutique et biotechnologique.

La mission : Commercialisation de technologies et développement de l'activité en biotechnologie dans le Néguev. Les moyens : Financement de projets innovants internes de recherche appliquée, commercialisation de la recherche et création d'entreprises chargées de poursuivre le développement de ces technologies. De cette façon le Néguev pourra offrir des emplois supplémentaires dans le domaine des biotechnologies, en particulier à ceux qui sortent de l'université. Il est prévu d'installer les sociétés dans le parc high-tech Gav Yam Néguev qui est adossé à l'université.

L'institut abrite aujourd'hui l'activité de 24 chercheurs dont 18 sont revenus de l'étranger où ils ont étudié ou travaillé.

Le Sud d'Israël lance un défi à la vallée de la Mort

La transformation de la propriété intellectuelle accumulée en projets commerciaux constitue un défi auquel sont confrontées aujourd'hui toutes les universités. On sait que la majorité des projets ne parviennent pas, au sein de l'université, au stade de démonstration de faisabilité qui est indispensable pour intéresser le monde industriel. Ce phénomène est dénommé « vallée de la Mort » parce que c'est dans cette phase-là, entre le stade où l'université pense que le projet peut sortir de son sein et celui où une société commerciale est prête à le prendre sous son aile, que de nombreux projets tombent. Chaque université affronte ce problème à sa manière. L'Université Hébraïque de Jérusalem, par exemple, a créé un fonds de capital risque pour les besoins des projets de sa société de commercialisation. L'Université de Tel Aviv a créé le Centre Blavatnik pour la recherche médicamenteuse qui développe des projets en collaboration avec le chercheur, et elle s'est associée dans un fonds de capital-risque à la société indienne Tata qui est susceptible de se porter cliente des technologies développées. L'Institut Weizmann reste attaché au modèle traditionnel de commercialisation, malgré les défauts de celui-ci.

L'Institut National de Biotechnologie est la solution imaginée par l'université Ben Gourion pour ses projets dans le domaine des sciences de la vie afin de leur faire franchir la phase de démonstration de faisabilité et d'y intéresser le monde de l'industrie. « Nous ne sommes pas la société de commercialisation de l'université mais une entité à part » précise Osnat Onn, la directrice générale de l'institut de biotechnologie. « Notre objectif est d'amener les technologies issues du monde universitaire au-delà de la barre de démonstration de faisabilité et à un niveau de maturité permettant leur commercialisation. » Osnat Onn ajoute que « l'industrie a sa façon à elle d'évaluer les projets issus du monde universitaire et notre but est de combler l'écart et de fournir des réponses aux questions de fond d'une manière adaptée aux exigences de l'industrie ».

« Notre objectif est de promouvoir uniquement des projets novateurs, uniques et révolutionnaires présentant un potentiel commercial et susceptibles d'avoir un impact scientifique et commercial sur le marché dans leur domaine. »

L'Institut est installé au sein de l'Université Ben Gourion. Il est le résultat de l'ambition commune de l'Université, de l'État d'Israël et du défunt banquier Edgar de Picciotto, un philanthrope sioniste installé en Suisse. Le bâtiment de l'Institut attire l'attention car il constitue une exception dans le paysage de l'Université : un bâtiment transparent à double de paroi de verre, à la demande de De Picciotto. L'Université Ben Gourion, l'État d'Israël et la famille De Picciotto ont investi chacun 30 millions de dollars dans la création de l'Institut.  Une somme totale de 90 millions de dollars a été investie pendant une décennie, sans compter les capitaux consacrés par De Picciotto et l'Université à la construction du bâtiment.

Un chercheur qui rejoint l'Institut transfère son laboratoire, avec tout son personnel, dans le bâtiment de l'Institut où il dispose de laboratoires ultra-modernes, d'équipements perfectionnés, de fonds de recherche, de conseils et de l'accompagnement de son projet par l'équipe de direction de l'Institut. Le personnel de l'institut est composé de personnes ayant une expérience de l'industrie pharmaceutique et connaissant bien les milieux universitaires et industriels, qui bénéficie par ailleurs d'un soutien dans les domaines juridique, de la gestion financière et de la propriété intellectuelle.

Le généreux financement de l'Institut lui permet de rivaliser avec d'autres universités pour attirer des scientifiques israéliens se trouvant à l'étranger, comme le montrent les éléments suivants : « 6 millions de dollars ont été investis dans l'acquisition d'un microscope électronique de très haut niveau et nous avons ainsi pu ramener en Israël un chercheur de premier plan pour diriger l'unité de microscopie. Ce microscope unique en Israël est utilisé par les chercheurs de l'Institut et de l'Université, mais permet également des coopérations et la vente de services à l'industrie », indique Osnat Onn. La recherche menée et financée par l'Institut est orientée application. Cependant, explique Osnat Onn, nous n'autorisons aucun compromis sur la qualité de la recherche fondamentale, car celle-ci est à la base des applications de la technologie, de la réputation du chercheur, de la qualité de ses publications et, finalement, du produit parvenant à l'industrie.

L'Institut constitue-t-il en fait une des facultés de l'Université ?

« Non, il est une SARL depuis sa création en 2009. L'Université détient 56 % des actions de l'Institut, les 44 % restants étant entre les mains de la famille De Picciotto. Il est important de souligner que le souhait des fondateurs de l'Institut est que ses profits soient réinvestis dans l'Institut et dans des projets de recherche », et cela bien qu'il s'agisse officiellement d'une SARL.

Quel est votre modèle économique ?

« Nous accordons une licence sur une technologie à un investisseur qui, à notre avis, a la capacité de la financer jusqu'à son introduction sur le marché. Contrairement à la société de commercialisation de l'université, nous investissons de l'argent dans la recherche afin de nous placer dans de meilleures conditions pour la phase de commercialisation. Concernant le modèle, nous pouvons accorder une licence de développement à une grande société pharmaceutique qui vise à élargir sa ligne de produits ou à un investisseur qui crée une société dédiée au développement de la technologie, ceci en échange d'actions dans la société et de royalties. »

Quelle rétribution reçoit le chercheur lui-même ?
Dans une société de commercialisation classique, plusieurs dizaines de pour cent des revenus sont répartis entre lui et son laboratoire.

« Sur ce sujet nous fonctionnons exactement comme l'Université. Le chercheur est rémunéré conformément aux procédures de l'Université en matière de commercialisation. Les bénéfices de l'Institut sont réinvestis dans les projets de recherche. »

Les bactéries intestinales de la vache et la préservation de l'environnement

L'Institut se focalise essentiellement sur les domaines suivants : cancer, maladies infectieuses, maladies auto-immunes, biotechnologies agricoles, maladies génétiques, maladies métaboliques et maladies dégénératives du cerveau (neurodégénérescence).

« Ces domaines sont les principaux centres d'intérêt des grandes sociétés pharmaceutiques mondiales, et nous y sommes à la pointe de l'innovation et de l'excellence en matière de recherche fondamentale et appliquée susceptible d'intéresser l'industrie », explique Osnat Onn.

L'Institut mène actuellement 22 projets de recherche, certains étant encore dans une phase précoce et d'autres ayant passé l'étape de démonstration de faisabilité. Un certain nombre de technologies ont été commercialisées avec succès et pour d'autres des négociations sont en cours avec des sociétés pharmaceutiques et des pépinières d'entreprises.

Parmi les recherches en phase avancée de commercialisation, on peut citer la technologie liée au microbiote des ruminants. Dans le laboratoire du professeur Yits'hak Mizra'hi, il a été constaté que la composition du microbiote des vaches peut affecter la qualité de leur lait ainsi que la quantité de méthane qu'elles émettent. Ce gaz est l'un des principaux gaz à effet de serre et un important facteur de l'impact négatif de l'industrie bovine et laitière sur l'environnement. « Nous sommes convaincus que ce projet changera le monde de la production laitière et contribuera à l'amélioration de l'environnement », nous dit Osnat Onn.

Une autre recherche en cours de commercialisation est une découverte du Pr. Angel Porgador et du Dr Roï Gazit. Il s'agit d'une technologie qui améliore le profil d'innocuité et les effets secondaires de la prometteuse thérapie cellulaire anticancéreuse appelée CAR-T en dirigeant le médicament exclusivement sur la zone de la tumeur cancéreuse et non vers les tissus sains. « Nous sommes en contact avec une société leader dans ce domaine qui compte plusieurs essais cliniques en cours », raconte Osnat Onn.

Le Pr. Angel Porgador et le Pr. Alon Monsonego ont collaboré à la mise au point d'une technologie supplémentaire utilisant les principes de la CAR-T, mais au lieu de globules blancs du système immunitaire modifiés pour attaquer exclusivement les cellules cancéreuses, il s'agit ici d'utiliser la même approche pour aider les cellules du système nerveux central et offrir ainsi un traitement innovant et révolutionnaire pour les maladies dégénératives telles que la maladie d'Alzheimer.

Une autre recherche est celle de la Pr. Varda Shoshan-Barmatz, chercheuse mondialement reconnue dans son domaine, qui a réussi à reprogrammer des cellules cancéreuses et à les ramener à leur état pré-cancéreux. Le traitement repose sur la prévention de l'approvisionnement en énergie des cellules cancéreuses par le blocage de l'activité des mitochondries, l'élément de la cellule responsable de son approvisionnement en énergie. Comme les cellules cancéreuses se divisent en permanence, elles consomment plus d'énergie que les cellules saines et sont donc particulièrement concernées par cette approche thérapeutique. La Pr. Shoshan Barmatz dirige d'autres recherches à l'Institut portant sur le fonctionnement des mitochondries et leurs défaillances en cas de déficit immunitaire et dans les maladies neurodégénératives.

L'homme à l'origine de la création de l'Institut de Biotechnologie à Beer-Sheva

Edgar de Picciotto, l'homme à l'origine de la création de l'Institut de Biotechnologie à Beer-Sheva, est né en 1929 à Beyrouth (Liban) et est décédé en 2016 en Suisse. Il est issu d'une très ancienne famille arrivée au Liban du Portugal suite à l'expulsion des juifs de la péninsule ibérique. Dans sa jeunesse il a étudié l'ingénierie au Liban mais, dans les années 1950, sa famille a émigré en Suisse suite à la montée de l'antisémitisme au Liban. Dans sa nouvelle patrie, avec l'aide de son beau-père, il a rejoint le secteur de la banque privée. En 1969, il créa en Suisse l'établissement appelé Union Bancaire Privée (UBP).

Les stratégies d'investissement de De Picciotto étaient innovantes et il est considéré comme l'un des pionniers dans le domaine des hedge funds et des investissements dans la biotechnologie. Dès le début des années 90, il investit dans des sociétés telles que Genentech, Amgen et Biogen. Il semble que ce soit la réussite phénoménale de ces sociétés qui le conduisit à penser que la biotechnologie pourrait être la clé de la prospérité du Néguev.

Au début des années 2000, il a progressivement pris sa retraite. Mais en 2008, suite à la crise économique, il a repris, à l'âge de 80 ans, les rennes de l'activité et a sorti la banque de la crise.

De Picciotto n'a pas donné beaucoup d'interviews mais, en 2004, il s'est entretenu avec la journaliste Shlomit Len du quotidien "Globes" et lui a décrit un nouveau monde dans lequel les États-Unis seraient plus agressifs, le libéralisme plus faible et le christianisme plus conservateur. L'état providence, selon ce modèle, cessera d'exister.

Le capitalisme, avait-il dit, ne sera plus aussi éclairé, les écarts sociaux se creuseront et la montée de l'islam ramènera par réaction les États-Unis eux-mêmes aux anciennes valeurs familiales. « Nous sommes allés trop loin dans les libertés individuelles et le libéralisme, et nous avons délaissé les valeurs traditionnelles », avait-il dit. De Picciotto ne voyait pas dans cette tendance une menace de résurgence de l'antisémitisme. Len décrivit De Picciotto comme un homme intelligent, rapide, impatient et direct, mais l'émotion transparaissait quand il s'agissait de ses enfants ou du projet sioniste.

« Edgar de Picciotto était un visionnaire, un donateur généreux et un supporter enthousiaste de la science israélienne qui avait foi dans le développement de la recherche biotechnologique à l'Université Ben Gourion et dans le Néguev », raconte Osnat Onn, directrice de l'Institut de Biotechnologie. « Edgar a rejoint l'Université dès le milieu des années 90. En 2005, l'Université et le gouvernement israélien ont signé un accord où ils s'engageaient à "soutenir et promouvoir l'Institut National de Biotechnologie du Néguev" et deux ans plus tard il fut décidé que chaque partie investirait 30 millions de dollars dans sa création. »

L'Institut fut inauguré en 2009. Lors du décès de De Picciotto en Suisse en 2016, la fortune de la famille était estimée à 3,6 milliards de dollars. Les capitaux gérés par sa société UBP sont estimés à 100 milliards de dollars. L'entreprise est dirigée aujourd'hui par son fils Guy de Picciotto.

Les technologies en développement à l'Institut

Construction d'organes

Technologie : Échafaudage sur lequel peuvent être implantées des cellules souches

Chercheurs : Pr Alon Monsonego et Pr. Smadar Cohen

Commercialisation : Par la société multinationale Oragenesis qui travaille au développement de cellules pancréatiques à partir de cellules hépatiques

Cancer

Technologie : Anticorps contre une protéine exprimée de manière unique sur les cellules cancéreuses

Chercheur : Pr. Angel Porgador

Commercialisation : Par la société Pink Biopharma de la pépinière d'entreprises FutuRx

Maladies dégénératives

Technologie : Recherche visant à comprendre le mécanisme de la mitochondrie afin d'améliorer le fonctionnement des cellules endommagées par les maladies d'Alzheimer, de Parkinson et d'autres maladies dégénératives, ainsi que par le diabète.

Chercheur : Pr. Orian Shirihai

Commercialisation confiée à Enspire Bio, une société créée dans la pépinière d'entreprises de l'Université de Californie, États-Unis.

● Dr Osnat Onn

Postes précédents : Vice-présidente en charge des opérations chez Tiltan Pharma et auparavant, pendant une décennie, administratrice et responsable des projets mondiaux dans la division de recherche et développement innovant de Teva.

● Dr Ron Lahav

Poste : Directeur de la R & D

Postes précédents : Chef de projet senior chez QBI et PDG de trois entreprises en démarrage, dont Quiet Therapeutics

● Dr Sharon Feierman

Poste : Directrice du développement commercial

Postes précédents : Administratrice, responsable de projets au sein de la division R & D générique de Teva, et en charge du programme d'innovation ouverte de Teva. Elle a également occupé des postes de R & D et de développement commercial chez Sol-Gel.​​