Feb. 05, 2019

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Par Jean-Francois Munster – 5/2/2019

Tout part de l'Université Ben Gourion, fondée il y a 50 ans à Beer Sheva et qui doit fournir les cerveaux de demain à cette industrie.

Des avenues à moitié vides, des immeubles en construction, de vastes terrains désertiques délimités par des panneaux barrés de slogans « we shape the futur » (« nous dessinons l'avenir »). Le parc technologique de la ville de Beer Sheva est encore en devenir. Sur les 15 bâtiments prévus, trois seulement sont sortis de terre mais la détermination d'Israël à transformer ce bout du désert du Neguev en Silicon Valley israélienne est intacte. Le premier ministre Benjamin Netanyahu le répète à qui veut l'entendre : il veut faire de la capitale déshéritée du sud d'Israël la capitale de l'industrie de la cybersécurité.

Regardant par la fenêtre de son bureau au deuxième étage du BGN Technology, une structure de l'université Ben Gourion chargée de valoriser commercialement le fruit de la recherche, Or Santo détaille les développements futurs de la ville devant un parterre de journalistes étrangers invités par le gouvernement : 

« D'ici 10 ans, le site devrait compter 30.000 employés contre 3.000 actuellement. Dans cette partie, il y a aura un hôtel et un centre de conférence. Là, un district dédié à l'innovation, le campus de l'armée… ».


Start-up et multinationales


L'industrie de la cybersécurité est florissante en Israël, tout comme l'high tech en général qui représente 43 % des exportations. Ce petit pays de 8 millions d'habitants sans ressources naturelles a décidé de tout miser sur ses cerveaux, investissant 4,3 % de son PIB en recherche et développement. Un record mondial. Le pays compte aujourd'hui 430 sociétés actives dans la cybersécurité, soit 30 % de plus qu'il y a trois ans. Dans ce groupe, il y a beaucoup de start-up évidemment mais aussi quelques multinationales employant des centaines de travailleurs comme Checkpoint ou Cyberark. Le secteur génère 6 milliards de dollars de ventes et emploie 19.000 personnes. A lui seul, le pays attire 20 % des investissements mondiaux dans la cybersécurité contre 10 % en 2014. Seuls les Etats-Unis font mieux.

Ce succès, Israël l'attribue à l'écosystème qu'il a réussi à créer, mêlant à la fois universités, multinationales, start-up, fonds d'investissement, gouvernement et… l'armée. C'est un condensé de cet écosystème qu'il cherche aujourd'hui à reproduire à Beer Sheva, dans un rayon de quelques centaines de mètres à peine. Tout part de l'Université Ben Gourion, fondée il y a 50 ans à Beer Sheva et qui doit fournir les cerveaux de demain à cette industrie. C'est l'une des rares au monde à proposer un cycle d'études entièrement dédié à la cybersécurité. Il se focalise sur la recherche appliquée. Sur les 20.000 étudiants qu'il compte, 10.000 ont opté pour les filières STEM (mathématique, sciences, ingénieur).


Concurrencer Tel-Aviv

Un grand pont blanc métallique surplombant les voies de chemin de fer relie, physiquement et symboliquement, cette université au second élément de cet écosystème : le secteur privé. On retrouve dans le cyber park des centres de recherche et développement de multinationales étrangères (IBM, Deutsche Telekom, Oracle, Dell EMC…) que le gouvernement cherche à attirer dans ce coin reculé à coup de généreux incitants financiers (la moitié des salaires des employés est prise en charge via des réductions de taxes). Il n'est pas facile de concurrencer Tel-Aviv, ville très vivante bordée par la mer et cœur de l'industrie IT israélienne…

Il y a aussi des start-up qui choisissent de rejoindre les incubateurs de la ville, attirées par des bourses de l'Innovation authority (fonds gouvernemental pour l'innovation) ainsi que par une main-d'œuvre moins chère qu'à Tel-Aviv et la présence du Jerusalem Venture Partners, l'un des plus gros fonds d'Israël dans le secteur de la cybersécurité. Le soutien du gouvernement ne se limite pas à ces bourses et incitants financiers. Pour montrer l'exemple, il a logé à Beer Sheva le CERT, le centre chargé de porter assistance aux citoyens, aux entreprises, aux infrastructures victimes de cyberattaques.

le cyber park des centres de recherche et développement

 le cyber park des centres de recherche et développement


L'élite de l'armée

Mais la clé du succès de Beer Sheva, c'est l'installation d'ici 2022 des deux composantes d'élite de l'armée israélienne : l'IT (3.000 soldats et officiers) et les services de renseignement (8.000). Celles-ci sont indissociables du succès de l'industrie de la cybersécurité israélienne. En état de guerre pratiquement permanent, Israël a toujours englouti des sommes énormes pour assurer sa défense. Ces dernières années, la menace a évolué. La guerre ne se mène plus uniquement avec des missiles et des frappes aériennes mais aussi via clavier interposé. Une nouvelle menace diffuse, protéiforme, peut cibler les infrastructures critiques du pays (électricité, eau, banques, aéroport…) et le mettre à genoux. « Tous les jours, nous sommes la cible de cyberattaques de l'Iran, a ainsi expliqué Benjamin Netanyahu, lors d'un discours à la conférence Cybertech qui a réuni à Tel-Aviv la semaine dernière tout le gratin de l'industrie. Israël serait le second pays le plus attaqué au monde après les Etats-Unis. Il rend la pareille bien sûr, même si ses responsables restent très discrets sur ce sujet. Il est généralement admis que le virus Stuxnet qui a causé de graves dommages au programme nucléaire iranien a été développé par les Israéliens et les Américains… Israël s'est fixé pour ambition de faire partie des cinq plus grandes cyber puissances au monde et a développé de redoutables capacités, à la fois défensives et offensives, pour mener ces guerres d'un nouveau genre. Mais ce n'est pas à fonds perdu.

la conférence Cybertech
 la conférence Cybertech 2019


Levier de développement économique

Le pays a entrepris de capitaliser sur cette expertise et de transformer la menace en levier de développement économique. « On va connaître de plus en plus d'attaques dans le futur et elles seront de plus en plus sophistiquées et robustes avec une utilisation croissante de l'intelligence artificielle, souligne Rami Efrati. Mais le côté positif de la chose, c'est que c'est un bon business et qu'il a de l'avenir. Toutes les attaques qu'on subit, on les regarde comme des opportunités ». Cet ancien haut gradé des services de renseignement, mandaté en 2012 par Benjamin Netanyahu pour créer l'Autorité nationale de la cyberdéfense, en sait quelque chose. Il s'est reconverti dans le secteur privé en créant des entreprises de cybersécurité. Un parcours extrêmement commun en Israël. La plupart des entrepreneurs de la cybertech sont d'anciens officiers de l'armée israélienne.


Un vivier de talents

Les unités d'élite du renseignement militaire qui vont s'installer à Beer Sheva – à commencer par la plus célèbre d'entre elles, la 8200 (l'équivalent de la NSA américaine) – constituent le principal vivier de talents pour cette industrie en plein boom. « C'est le carburant de tout l'ecosystème cybersecurité », estime Udi Mokady, CEO du numéro deux israélien du secteur, CyberArk, lui-même ancien de 8200. Dès les études secondaires, les meilleurs éléments en mathématique, informatique… sont repérés et encouragés à postuler pour rentrer dans ces unités dans le cadre de leur service militaire. En Israël, ce service est obligatoire et dure trois ans pour les garçons et deux pour les filles. A la fin de leur service, certains décident de créer leur propre start-up, d'autres rejoignent les centres de recherche et développement qu'ouvrent par dizaines en Israël les géants de l'IT et du web (Google, Amazon, IMB…), d'autres encore poursuivent des études de cybersécurité.


Le top du top

Cynerio, l'une des rares start-up actives dans la sécurisation des appareils médicaux dans les hôpitaux, est emblématique à cet égard. « Le CEO et le cofondateur de ma société viennent de cette unité tout comme la moitié de la société (20 personnes), explique Ilan Friedman, responsable du développement. 8200, c'est le top du top. Ces jeunes sont exposés durant leur service à des technologies uniques et très avancées. Quand ils sortent, ils débarquent dans le privé avec des idées très innovantes, ce qui fait qu'ils sont très recherchés. D'ailleu rs beaucoup s'engagent dans ces unités avec cet objectif de carrière dans le privé en tête, ce qui n'est pas le cas pour les autres unités ». Mais ce ne sont pas uniquement leurs compétences techniques qui sont recherchées. « Dans ces unités, ils apprennent à travailler en équipe, à gérer des projets, à développer leur leadership, explique Nir Tender, le patron de la société Nsknox dont tout le département recherche provient de ces unités d'élite. Ils ont tout ça en eux dès le départ  ».

A Beer Sheva, tous ces jeunes n'auront qu'à traverser la rue pour trouver de l'emploi dans les entreprises du Cyberspark. Nulle part ailleurs dans le pays, cette combinaison entre l'armée et l'industrie ne sera plus visible.


« L'aviation civile est le système le plus vulnérable »

En 1972, les passagers d'un avion de la Sabena reliant Bruxelles à Tel Aviv sont pris en otage par un groupe terroriste palestinien. Dans l'équipe d'intervention israélienne qui donne l'assaut et neutralise les pirates, on retrouve – déguisé en mécanicien – un jeune soldat baptisé Benjamin Netanyahu. Le premier ministre israélien a fait référence à cet épisode lors d'un discours donné à la foire Cybertech pour démontrer à quel point les menaces sur l'aviation civile ont évolué. « Aujourd'hui, on sait attaquer des avions en créant des interférences dans le contrôle au sol, en visant les systèmes embarqués dans l'avion, les communications… L'aviation civile est aujourd'hui le système le plus vulnérable que nous ayons. Je pense que c'est le secteur qui a besoin le plus urgemment de cyberdéfense ». Israël en a fait une priorité nationale.

A côté des efforts qu'il déploie au niveau international pour sensibiliser à la question, le gouvernement a décidé de faire appel à son industrie de la cybersécurité. Des entreprises du secteur ont reçu une dérogation vis-à-vis des lois antitrust afin de pouvoir se rassembler au sein d'un consortium baptisé IA3C. On y retrouve huit entreprises de cybersécurité dont les deux plus grandes du pays (Checkpoint et CyberArk) ainsi que le groupe aéronautique IAI. L'objectif ? Venir sur ce marché encore en friche avec un portefeuille de solutions clé sur porte pour les aéroports, les compagnies aériennes et les fabricants d'avions et saisir toutes les opportunités commerciales qui se présentent.


Un numéro d'urgence en cas d'attaque

Israël est le premier pays au monde à avoir instauré un numéro d'urgence pour les victimes d'actes de cybercriminalité. Tout citoyen qui suspecte une attaque peut appeler le 119 gratuitement 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et entrer en contact avec des spécialistes du CERT pour trouver un remède. « Pour les contribuables, c'est un bon service mais c'est aussi quelque chose de très précieux pour les autorités, explique Ygal Unnal, directeur général de l'Israël national cyber directorate, l'autorité en charge de la défense du cyberespace. C'est un capteur formidable pour nous. Les cyberattaques fonctionnent comme une épidémie. Grâce à cet outil, nous recevons très vite les premiers signaux de l'épidémie. Si de plus en plus d'appels similaires nous arrivent de la même région ou d'un secteur spécifique, on peut essayer de remonter au patient zéro et contenir l'épidémie avant qu'elle ne s'étende et ne fasse trop de dégâts ».


L'Electrabel israélien se lance sur le marché de la cybersécurité

En Israël, la cybersécurité est même devenue un business pour les entreprises publiques. A la foire Cybertech de Tel Aviv, on ne pouvait pas rater le stand de l'Israël Electric, la société publique de production et de distribution d'électricité du pays. Que vient faire un électricien aux côtés d'IBM, Microsoft ou Checkpoint ? Vendre des solutions de cybersécurité aux autres électriciens ! Le gouvernement israélien vient de lui donner son autorisation pour créer en son sein une structure de commercialisation.

« De toutes les infrastructures critiques, les infrastructures énergétiques figurent parmi les plus attaquées, explique Udi Levin, responsable du business development. Aucune attaque n'a jamais réussi à pénétrer nos systèmes. Cela signifie qu'on a une bonne résilience. Notre réputation n'est plus à faire et on a déjà aidé beaucoup de groupes énergétiques dans le passé partout dans le monde et gratuitement. On s'est dit : pourquoi ne pas vendre cette expertise ? ». Ce n'est pas la seule entreprise publique à commercialiser le savoir-faire acquis. Le fabricant d'armes et spécialiste des technologies militaires Rafael a aussi créé en son sein une unité chargée de vendre son expertise aux sociétés israéliennes et étrangères.